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  • Quand un libraire nous parle, les éditeurs indépendants l'écoute !

    Par Christophe Dupuis (Libraire)

    D'un côté, la librairie française a de la chance, avec la loi Lang qui fixe le prix unique du livre (on ne va pas revenir là-dessus, les empoignades ont été assez sévères); d'un autre elle meurt (allons-y franchement) à cause de son système de nouveautés. C'est un peu compliqué à expliquer (il y a de belles subtilités financières), mais grosso modo, le libraire reçoit tous les mois des nouveautés. C'est une avalanche perpétuelle de livres (plus de 62.000 livres - tous secteurs confondus - sont sortis l'année dernière) qui encombrent les rayons, les tables, les réserves... et que le libraire est quasiment obligé de prendre. Pour de nombreux acteurs du livre, ça fait partie du jeu (et ça fait leurs affaires financières). Pour le libraire, c'est l'enfer (que ce soit au niveau de la place ou de sa trésorerie).

    Et ce système de nouveautés, d'opérations commerciales, paralyse la librairie: tous les libraires ont sur leurs tables au même moment les mêmes livres, les mêmes opérations commerciales (c'est contractuel), les mêmes affiches, PLV... c'est d'un monotone. Et dans la course aujourd'hui à «de quoi va-t-on-parler-que-j'en-fasse-une-pile-à-côté-de-la-caisse», de nombreuses librairies ne se différencient pas des grandes surfaces commerciales (comme on dit); et là, c'est triste à mourir.

    On en arrive alors à ce que Didier Jacob, après avoir lu Laurence Cossé, présente comme une utopie: des libraires qui feraient leur métier et proposeraient des sélections personnelles.

    Ça peut se faire, pourtant. Et pour faire de la philosophie de comptoir, quand on le fait, ça marche. Depuis bientôt dix ans, on résiste de notre côté en refusant les offices (les nouveautés en vrac que vous envoient les éditeurs) et en travaillant bien avec nos représentants (des gens de qualité, qui connaissent leur métier, qui savent de quoi ils parlent... ce qui se perd de plus en plus - je n'ose pas imaginer ce qui va m'arriver le jour où mon repré de chez Gallimard partira). Ce qui fait qu'on prend peu de titres (un tri drastique pourrait-on dire), mais en connaissance de cause et en sachant qu'on pourra les défendre. C'est plus dur comme métier, faut chercher l'information et lire les livres qu'on veut vendre pour être à même d'en parler. Mais quitte à gagner peu d'argent, autant se faire plaisir...

    Le_feu_sur_la_montagne.jpg

    En plus, on ne court pas après la nouveauté, on ne vend que ce qu'on aime. Et quand on aime, on ne compte pas. Pour exemple, le magnifique «Le Feu sur la montagne», d'Edward Abbey, paru chez Gallmeister en janvier 2008, est resté sur notre table toute l'année. C'est ça, à mon avis être libraire aujourd'hui. Poser sa patte sur sa librairie, faire des choix, les assumer et essayer de présenter des rayons qui ressemblent à quelque chose... Car sinon, à quoi bon faire ce métier? Etre un «pousse-livre»? Recevoir des tonnes de volumes dont on ne sait que faire? qu'on ne sait où ranger? qu'on vire des tables tous les mois car les nouveautés suivantes arrivent? Courir après les opérations commerciales qu'on voit dans toutes les librairies au même moment? Vérifier la liste des best-sellers des journaux pour savoir que vendre? N'avoir que des produits calibrés susceptibles de plaire au fameux client moyen? Stop, stop, stop... C'est pas comme ça qu'on voit le métier à la librairie.

    Et n'y voyez aucun sentiment de supériorité, d'élitisme ou de snobisme (j'anticipe car depuis neuf ans que je fais ça, j'en ai entendu de toutes les couleurs). C'est juste ma conception de la librairie. Comme je le disais, il y a plus de 62.000 livres qui sont sortis l'année dernière: notre idée, c'est juste défendre des titres qu'on aime et tenter de les faire lire au lecteur. Pas toujours facile, mais on cherche.

    C'est pour ça que je milite pour une refonte du circuit du livre. Virer ces nouveautés, faire du compte ferme, que le libraire s'engage sur ce qu'il va vendre. Chacun aurait une librairie qui lui ressemble et travaillerait mieux... Ça serait plus dur, sans doute (une amie représentante avec qui on en parle régulièrement me dit: «Mais si on supprime les nouveautés, j'ai la moitié de mes libraires qui ne sauront pas quoi vendre!»). Seulement, là, on pourrait vraiment marquer notre différence face aux grandes surfaces et autres supermarchés. Et les gens regarderaient peut-être différemment les libraires.

    C.D.

    Librairie Entre-deux-noirs
    25 cours des Carmes
    33210 Langon

    Source NO

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