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mort

  • Putain ! 20 ans déjà ...

    b47a6a5fbcc4f6549d61a685bac3d4c6.jpgO vertige de la penderie béante sur l'alignement militaire des pelures incertaines aux senteurs naphtalines...

    Je hais les cintres.
    Le cintre agresse l'homme. Par pure cruauté.
    Le cintre est le seul objet qui agresse l'homme par pure cruauté.
    Le cintre est un loup pour l'homme.
    Il y a des objets qui agressent l'homme parce que c'est leur raison d'être.
    Prenez la porte. (Non. Ne partez pas. C'est une façon de parler.)
    Prenez la porte. Une porte. Il arrive que l'homme prenne la porte dans la gueule. Bon.
    Mais il n'y a pas là la moindre manifestation de haine de la part de la porte à l'encontre de l'homme.
    L'homme prend la porte dans la gueule parce qu'il faut qu'une porte soit ouverte, ou bleue.
    Le cintre, lui, est foncièrement méchant.
    Personnellement, l'idée d'avoir à l'affronter m'est odieuse.
    Il arrive cependant que la confrontation homme-cintre soit inévitable.
    Quelquefois, plus particulièrement aux temps froids, l'envie de porter un pantalon se fait irrésistible.
    L'homme prend alors son courage et la double porte du placard à deux mains.
    Il est seul. Il est nu. Il est grand.
    Son maintien est digne, face au combat qu'il sait maintenant inéluctable.
    Son buste est droit. Ses jambes, légèrement arquées. Ses pieds nus arc-boutés au sol.
    Comme un pompier face au feu, il est beau dans sa peur.
    Les portes du placard s'écartent dans un souffle.
    Les cintres sont là, accrochés à leur tringle dans la pénombre hostile.
    On dirait un rang de vampires agrippés à la branche morte d'un chêne noir dans l'attente silencieuse du poulain égaré au tendre flanc duquel ils ventouseront leur groin immonde pour aboucher son sang clair en lentes succions gargouillées et glaireuses, jusqu'à ce que mort s'ensuive.
    Cependant, l'attitude de l'homme n'est pas menaçante.
    Simplement, il veut son pantalon. Le gris, avec des pinces devant et le petit revers.
    L'oeil averti de l'homme a repéré le pantalon gris.
    Il est prisonnier du troisième cintre en partant de la gauche.
    C'est un cintre particulièrement dangereux. Sournois.
    Oh. Il ne paie pas de mine.
    En bois rose, les épaules tombantes, il ferait plutôt pitié.
    Mais regardez bien son crochet. C'est une poigne de fer. Elle ne lâchera pas sa proie.
    L'homme bande. Surtout ses muscles.
    Il avance d'un demi-pas feutré, pour ne pas éveiller l'attention de l'ennemi.
    C'est le moment décisif.
    De la réussite de l'assaut qui va suivre dépendra l'issue du combat.
    Avec une agilité surprenante pour un homme de sa corpulence, l'homme bondit en avant.
    Sa main gauche, vive comme l'éclair, repousse le cintre pendu à gauche du cintre rose, tandis que sa main droite se referme impitoyablement sur ce dernier.
    La riposte du cintre est foudroyante.
    Au lieu d'accentuer sa pression sur la tringle, il s'en échappe brutalement, entraînant dans sa chute le pantalon, le gris, avec les pinces devant et le petit revers, celui-là même que l'homme veut ce matin parce que, non, parce que bon.
    A terre, le cintre rose est blessé.
    Rien n'est plus dangereux qu'un cintre blessé.
    Dans son inoubliable "J'irai cracher sur vos cintres", Ernest Hemingway n'évite-t-il pas d'aborder le sujet ?
    Un silence qui en dit long, non ?
    L'homme, à présent, est à genoux dans le placard.
    De sa gorge puissante monte le long cri de guerre de l'homme des penderies.
    "Putain de bordel de merde de cintre à la con, chié."
    Le cintre rose a senti le désarroi de l'homme. Il va l'achever.
    Il s'accroche dans le bois d'un autre cintre tombé qui s'accroche à son tour dans la poignée d'une valise.
    Il fait noir. La nuit, tous les pantalons sont gris.
    L'homme, vaincu, n'oppose plus la moindre résistance.
    Le nez dans les pantoufles, il sanglote, dans la position du prieur d'Allah, la moitié antérieure de son corps nu prisonnière du placard, l'autre offerte au regard de la femme de ménage espagnole.
    Il souffre. Quelques gouttes de sueur perlent à sa paupière.
    Il n'est qu'humilité, désespoir et dégoût.
    Quelques couilles de plomb pendent à son derrière.
    Il a soif, il a froid, il n'a plus de courroux.
    "Donne-lui tout de même un slip", dit mon père.

    Pierre Desproges : Textes de scène

    ************

    261dc62f889b73d34131025064ed6a01.jpg"Aimé Césaire est un Noir qui est non seulement un Noir; mais tout l'homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases, et qui s'imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité"

    André Breton

  • 13 avril 2007

    Mes mots je les choisis comme un ouvrier choisit ses clous… pour les planter là où il faut, correctement, pour qu’ils tiennent ferme, longtemps. A l’ombre de l’alcool qui m’enveloppe et me décolle, avec eux je suis capable de tout, sauf de ramener ma mère, sauf de ramener ma mère… Ce n’est pas faute de lui parler, parler aux morts quand on est ivre c’est les rendre vivants et j’emmerde tous les dieux qui pensent le contraire. C’est les rendre vivants mais où sont-ils ? Le son de sa voix s’est effacé, son corps s’est refroidi et on l’a mise en terre… Depuis tant d’années déjà qu’elle est là-dessous, depuis tant d’années déjà qu’elle est là dessous… Je demande à voir, elle s’est peut-être tirée, sait-on jamais ? Jésus parait-il l’a bien fait… Je demande à voir, à voir le corps de ma mère pour la prendre dans mes bras, lui confier à nouveau un peu de ma chaleur. Je danserais avec son squelette s’il le faut, je danserais avec son squelette. Il y a deux solutions : ou dieu existe et c’est un salaud ou il n’existe pas et c’est une saloperie (et s’il y en a plusieurs mettre le tout au pluriel)… Je me rappelle l’église où je suis rentré, son cancer la rongeait tranquillement. Je me rappelle le désespoir qui m’a plié et cet appel envoyé à je ne sais qui, envoyé au silence parce qu’à la finale la maladie l’a bouffée. N’étant pas croyant comment un dieu pouvait-il m’écouter ?... Dans sa bière (bizarrerie des noms) j’ai mis une tresse de mes cheveux qu’elle aimait voir longs, une plume d’aigle et une roue médecine. Le dieu des blancs ne valant rien je l’ai rattachée ma mère aux éléments chantés par les Lakotas, je l’ai envoyée dans les quatre directions. Elle est désormais partout, elle qui voyageait si peu. Et puis j’ai pris la pipe et essayé d’obtenir l’impossible, j’ai brûlé de la sauge ramenée des grandes plaines et j’ai cherché à croire pour voir comme l’enseignait Fools Crow mais j’avais trop mal, j’avais trop mal, et puis je n’avais pas appris vraiment. Je sais que je peux parler à la terre mais je ne sais pas le faire. Je sais que je peux parler aux animaux mais je ne sais pas le faire. Je n’ai jamais eu de vision, je n’ai jamais eu de vision. Je m’appelle Gilbert Jacques Moreau. Gilbert Jacques Moreau emaciyapi yelo, en Lakota c’est beaucoup plus beau… J’ai besoin d’un verre pour continuer même de beaucoup plus que ça pour aller jusqu’au bout [02 avril 2007]

    Pourquoi ma mère est-elle partie ? Parce qu’il faut bien un âge pour mourir, parce qu’il faut bien un âge pour mourir… Mais les enfants qui meurent, ils ont l’âge, eux,  pour mourir ? Ils ont l’âge eux ?... Va te faire foutre dieu, trop de morts témoignent de ton abandon, de ton inexistence, de ce que tu veux… Va te faire foutre dieu, je te renvoie à l’histoire des hommes qui ont drapé la tienne des oripeaux de leurs délires. Je te renvoie à confesse pour avouer ton impuissance à exister, je te renvoie à moi en qui tu t’es enfermé, je te renvoie aux autres dans lesquels tu te planques, je te renvoie au néant avec accusé réception. Va te faire foutre dieu avec cet amour que tu dispenses dans la soumission, avec tes meilleurs interprètes royalistes, fascistes, capitalistes vérolés, serviteurs zélés, in nomine patris et fiili et spiritus sanctus …Je t’écris, mon dieu,oui je t’écris et du coup c’est te reconnaître ? L’alcool me jouerait-il un mauvais tour ? Ma mère est morte et bien morte, je peux faire une croix dessus, idem pour Jésus. Je t’écris mais ce n’est pas à toi que mes mots s’adressent, c’est aux hommes qui peuvent les lire, qui peuvent me croire (parce qu’on peut croire un homme), qui peuvent me maudire (parce qu’on peut maudire un homme au point même d’en espérer son rappel par toi) [04 avril 2007]

    Je t’écris et je te vomis tel un corps se débarrassant d’une nourriture indigeste parce que tu es la mort qui se veut présentable alors que seule la poussière est éternelle, de cette éternité qui durera le temps des hommes qui, justement, se font un devoir de le mettre en bouteille le temps et qui le boivent de façons différentes… Ma mère a bu le sien au travail, toujours à trimer ma mère et puis à fumer. La cigarette qu’elle s’est collée au bec à quatorze ans c’était son éternité à elle qui creusait sa tombe dans ses poumons, chaque clope était toujours la première, elle est morte à quatorze ans mais elle en faisait soixante neuf. Elle disait c’est pas beau de vieillir, c’est pas beau. Et la jeunesse qui l’habitait refusait ce corps qui peu à peu la trahissait. A quatorze ans elle était belle ma mère, brune à en éclipser le soleil, elle avait la vie qui lui courait au-dedans, qui lui courait au-dedans. Elle avait du vent dans les veines et il soufflait dur son air du large dans son cœur qui s’emballait. Le tensiomètre du toubib il n’en revenait pas de tant de bourrasques et les médicaments qu’on lui prescrivait n’ont rien changé à l’affaire…Je la voyais comme un volcan mais je me trompais, un volcan éteint peut toujours se réveiller. Je la voyais comme la protection parfaite, elle était dieu c’est-à-dire toi qui n’a rien fait alors qu’elle elle faisait tout : elle nous nourrissait, nous habillait, nous embrassait, nous enlaçait, nous grondait, nous surveillait, elle était tout tandis que toi tu n’étais rien et n’a jamais rien été. Va te faire foutre dieu, va te faire foutre toi l’homme qui croit en dieu, toi l’homme en qui je crois parce qu’il veut croire en un monde meilleur et qui a besoin d’un guide pour lui servir l’espoir sur un plateau [05 avril 2007]

    Et tous ces pauvres qui prient le même dieu que ces riches qui les entubent. Et tous ces prêtres qui ne font pas de différence que tu sois pauvre ou riche et qui refusent du coup de prendre le parti du pauvre. Ni dieu ni maître disait ma mère, cette parole d’évangile chantait Ferré, va te faire foutre dieu voila la mienne. Je n’ai pas vu l’éternité passée et ma mère est morte [06 avril 2007]

    Mais je lui parle encore, encore et toujours, parler aux morts quand on est ivre c’est les rendre vivants. Mais où est ma mère ?... Dans mes pieds qui ressemblent étrangement aux siens, dans ma bouche, mes cheveux, mon menton, dans toutes ces parties de mon corps que sa génétique m’a léguées, dans un transfert de cellules ?... Parler aux morts c’est se parler à soi-même, c’est être tout seul, les morts ont besoin d’oubli pour permettre aux vivants d’exister et pourtant nombre de morts ne peuvent le supporter. Ils sont devenus des lumières en quittant cette vie, notre éclairage public en quelque sorte, morts de toutes les guerres, morts toujours prématurées un peu partout sur cette terre asservie, domestiquée par un homme prétentieux, imbu de lui-même qui a été jusqu’à se créer des dieux à son image [07 avril 2007]

    Morts de toutes les guerres qui ne les ont jamais empêchées. La mort ne vaut que quand elle nous touche de prêt, qu’elle joue la carte intimité, en s’annonçant dans notre corps ou par ricochet dans le corps d’un proche [9 avril 2007]

    Je l’ai accompagnée ma mère, du moins le pensai-je parce qu’en réalité c’est elle qui m’a accompagné sa vie durant, elle a tué sa mort au fur et à mesure qu’elle s’en rapprochait. L’ultime regard qu’elle m’a porté était rempli d’amour à en déborder, à en faire des réserves jusqu’à la mienne… Elle est dans ses baisers ma mère que je récidive sitôt que pointe la peine [10 avril 2007]

    Elle est morte et bien morte et ne restent que mes sens en éveil au souvenir de son contact. Je demande à voir, à voir le corps de ma mère pour la prendre dans mes bras, lui confier à nouveau un peu de ma chaleur. Je danserais avec son squelette… Un tango pour revitaliser son sac d’os, un tango pour filtrer assez de soleil dans ses articulations, un tango pour amadouer la mort, le tango de la résurrection [12 avril 2007]

    Je tuerai dieu pour la ramener mais dieu ne peut être tué puisqu’il est sans existence, juste un porte bonheur, une patte de lapin, une dérive de l’esprit humain qui refuse d’être limité. Je reprends un verre, encore un, l’alcool me renvoie dans l’arrière boutique de mon personnage, là où vérité et mensonge ne font plus qu’un, là où la mort et la vie se confondent dans un poème piège dans lequel les mots choisis comme un ouvrier choisit ses clous, fixent le temps dans leur récit, le réduisent à ne plus être qu’une lecture sans fin. Avec eux je suis capable de tout sauf de ramener ma mère, sauf de ramener ma mère [13 avril 2007, tu aurais eu… quatorze ans]

     

    Gilbert, mon pote !

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